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Concours d’histoire Raymond-Labonté : Le seul condamné à mort du Saguenay–Lac-Saint-Jean

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En tant que partenaire promotionnel du Concours d’histoire Raymond-Labonté, la Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine publie les 6 textes gagnants de l’édition 2018-2019 du concours sur son blogue. Le concours Raymond-Labonté « se préoccupe de la connaissance de l’histoire et de la condition politique, économique et sociale chez les jeunes1 ». Cette année, les participants devaient composer un texte sur le thème de « la justice au Saguenay-Lac-Saint-Jean ». La cinquième rédaction présentée a été rédigée par Marie-Louise Pomerleau, étudiante au Cégep d’Alma, gagnante du 2e prix au niveau collégial.

 

Philippe Asselin, chef de police de Mistassini (au centre), au début des années 1960. Source : Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, P46 Fonds Vic Michaud

 

Le seul condamné à mort
du Saguenay-Lac-Saint-Jean

Au Québec, plusieurs crimes étaient passibles de la peine capitale; on estime qu’entre 1867 et 1960 environ 148 personnes en auraient été victimes2. Parmi ces condamnés, on retrouvait un Italien, Gaetano Pepitone, le seul et unique individu à avoir subi la peine capitale en région dans l’histoire du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Reconnu coupable de meurtre, il fut condamné à la peine capitale. Afin de connaître les détails de cette affaire, il nous faut faire un bond dans le temps.

La prohibition de l’alcool

En raison de la loi de Dunkin adoptée en 1864, les différentes municipalités canadiennes pouvaient interdire la vente d’alcool selon leur gré, souvent sous une pression de l’Église3. Au Québec, c’est en 1919 que la loi sur la prohibition de l’alcool est adoptée4. Au Saguenay, c’est depuis 1926 que la prohibition est en vigueur, les citoyens ont donc l’interdiction de consommer et de vendre des boissons alcoolisées5. Cette mesure apporte les gens à se tourner vers des manières illégales de consommer de l’alcool, entre autres par le biais de pub clandestin6. Dans ces endroits, les abus et la bagarre n’étaient pas rares.

 L’immigration au Saguenay-Lac-Saint-Jean

Au même moment, le Saguenay–Lac-Saint-Jean est en pleine croissance démographique. Celle-ci est directement liée avec l’industrialisation : de plus en plus d’industries viennent s’établir dans la région, à partir de 1897, telles que, les usines de pâte et papier de Chicoutimi et, un peu plus tard, en 1925, c’est ALCAN (Aluminum Company of America)7 qui arrive. Le nombre d’ouvriers dans ces secteurs va même jusqu’à quadrupler. Chez ALCAN, 45 % des ouvriers sont des immigrants ou des Canadiens anglais. C’est la construction des usines comme celle d’Arvida et des barrages comme la Chute-à-Caron qui auraient attiré les immigrants8. Parmi eux, on pouvait y trouver des Italiens, des Finlandais, des Islandais et autres9. Environ 782 immigrants auraient immigré ici entre 1920 et 193110.  Leur présence n’est pas très appréciée par les Canadiens français qui sentent alors que leurs emplois sont donnés à des gens de l’extérieur11.

Gaetano Pepitone

Gaetano Pepitone est un Italien, né en 1888 en Sicile12. Arrivé au Saguenay–Lac-Saint-Jean pour y travailler, lui ainsi que cinq autres Italiens avaient décidés de louer une maison, au 13, rue Laval13. Cette demeure allait devenir un point de rassemblement pour plusieurs immigrants. Gaetano était un homme qui aimait bien raconter aux gens qu’il avait des relations avec des organisations criminelles. De plus, il aimait parler de sa ville d’origine avec exubérance. Il avait même raconté qu’il avait quitté son pays en 1924, car il aurait liquidé un homme. La vérité, personne ne la connaissait, mais Gaetano aimait le personnage qu’il prétendait être14. Après un certain temps comme ouvrier, il décida de démissionner pour se concentrer à son compte, c’était moins demandant et plus payant. En effet, la maison de Gaetano au 13, rue Laval était un endroit fréquenté pour ceux qui voulaient satisfaire leur soif, dans cette période de prohibition. Les immigrants étaient acceptés socialement à cet endroit, au contraire d’autres pubs clandestins fréquentés par les Saguenéens. Conservant leurs langues et coutumes, les gens du cru n’appréciaient pas nécessairement ces gens venus d’ailleurs, une certaine forme de racisme était observable15.

Les explications du meurtre 

C’est le samedi soir du 27 août 1927, au 13, rue Laval, que l’incident se produisit. Il s’agissait jusque là d’une soirée bien ordinaire alors que les immigrants se retrouvaient entre eux. Les gens déjà bien sous l’emprise de l’alcool ne semblaient pas chercher malice ou vouloir faire du tort. La plupart des hommes présents étaient des connaissances de travail du contrebandier, des Finlandais et des Italiens travaillant à la Chute-à-Caron et sirotaient leur bière. Vers près d’une heure du matin, deux Irlandais se sont introduits dans la demeure, McCabe et McNally. C’est à ce moment que l’atmosphère se mit à s’enflammer. Gaetano se levait pour aller servir la bière et amasser l’argent, il passait non loin des Irlandais qui semblaient le dévisager. Les deux hommes étaient assis près de la porte de la cuisine qui donnait sur l’extérieur. Gaetano venait de s’en approcher pour respirer l’air frais, alors que McCabe commença à se fâcher contre lui en faisant de grandes mimiques. L’hôte lui signifia qu’il avait assez bu et qu’il ferait mieux de quitter les lieux, tandis que McNally ricanait en voyant la scène. Après avoir reconduit McCabe dehors, le second Irlandais riait toujours, Gaetano alla se rasseoir avec les Finlandais et c’est alors que McNally brisa un verre volontairement. Choqué, Pepitone lui demanda de payer le verre et c’est à cet instant que l’homme se rua sur lui pour donner une série de coups de poing. Il le poussa dehors de sa maison et tomba par terre. Possédant un pistolet de calibre 32 dans sa poche, Gaetano le prit et cria : « All get out16! » Il tira alors un premier coup dans le cou de John McNally, un second dans l’abdomen, et alors que la victime était en train de fuir la demeure, il tira le troisième coup dans le coeur qui fut mortel17.

Les circonstances de l’arrestation et du procès

Le dimanche, dans les environs de 4 heures, un chauffeur de taxi découvre le corps gisant de John McNally. Il alla aussitôt avertir le chef de la police de Kénogami, Henri Boulianne. La mort de l’homme de 32 ans fut alors déclarée. Les résidents du 13, rue Laval furent tous arrêtés et déclareront qu’ils n’avaient été au courant de rien, car ils dormaient. Gaetano pour sa part s’était réfugié dans une grange non loin de chez lui. Une chasse à l’homme était en cours afin de le retrouver. C’est le chien du meurtrier qui aurait donné la piste aux autorités et Gaetano se rendit18. Les crimes commis pas les immigrants avaient une bien plus grande résonance, portant des noms bien distincts, les immigrants étaient facilement pointés du doigt19. La police provinciale fut appelée à venir  enquêter sur cette affaire. Après l’enquête du coroner Adélard Riverin, le meurtrier fut emprisonné à la prison de Chicoutimi dix jours durant, avant l’enquête préliminaire qui eut lieu le 8 septembre de la même année20. Le jour venu, il comparut aux côtés de son avocat, Me Edouard Chayer. La salle était remplie de monde. Plusieurs témoins furent appelés à la barre, des immigrants comptaient parmi eux. La présence de plusieurs interprètes fut cruciale, car la diversité linguistique était à l’honneur. Suite à l’ensemble des preuves soulevées, le juge Bergeron décida de lui faire subir un procès. Pepitone fut transféré à la prison des plaines d’Abraham pendant 8 mois avant de revenir à Chicoutimi pour son procès qui eut lieu le 29 mai 192821. C’est le juge Ernest Roy qui s’occupa de ce procès au palais de justice de Chicoutimi. Les avocats de la défense, Alleyn Taschereau et Elzéar Lévesque, et les avocats de la couronne, Adjutor Boulianne et Valmore Bienvenue, tentèrent du mieux qu’ils le purent de défendre leur partie22. Durant l’ensemble des procès survenus entre le 29 mai et le 2 juin, les douze membres du jury étaient présents pour entendre les différents témoignages. L’avocat de la couronne, M. Bienvenue, prononçait des discours de ce genre envers le jury : « Pepitone Gaetano, l’accusé, étranger à notre pays et à notre race, était venu chercher, chez nous, une existence de liberté et s’assujettir à nos lois. Attiré vers ces régions de Lac-Saint-Jean et de Chicoutimi où règne la prospérité, au lieu d’y gagner honnêtement sa vie, il a préféré y spéculer sur le fruit du travail des autres23. »

C’est le 2 juin 1928 que le verdict allait être donné sur le sort réservé à Gaetano. La salle était une fois de plus remplie de gens. Le juge Roy invita le jury à se retirer pour délibérer. Selon le Progrès du Saguenay, relatant les détails de cette célèbre histoire : « Il se passa près d’une heure avant que l’on alla prévenir le juge Ernest Roy que les jurés étaient prêts à rendre leur verdict. Le chef des jurés, M. Eugène Tremblay, fut alors appelé à prononcer le verdict du jury. II fut catégorique : « COUPABLE »24. » Cette décision accabla Gaetano. Le juge annonce qu’il serait détenu à la prison de Chicoutimi jusqu’au 7 septembre 1928 et dit péniblement : « Qu’il soit de là conduit au lieu et à l’heure ordinaires des exécutions pour y être pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’en suivre25. » Malgré cela, la défense réussit à obtenir un sursis afin de retarder la pendaison. Le détenu fut alors transféré à la prison de Québec, car la nouvelle date d’exécution était le 11 janvier 192926. Ce sursis donna beaucoup d’espoir à Pepitone, car il était convaincu de pouvoir s’en tirer vivant. Le bourreau, nommé Arthur Ellis, venant de Montréal, l’homme allait devoir prendre le train jusqu’en région afin d’exécuter son travail27. De plus, la structure servant à la pendaison allait, elle aussi, être livrée par train en provenance de Montréal.

Malgré toutes les tentatives judiciaires, Pepitone ne fut pas exempté. Le jour venu du 11 janvier 1929 au matin, il voulut recevoir la grâce ultime de la part de l’abbé Joseph Dufour, homme qu’il respectait beaucoup, cependant ce dernier n’en avait pas la force et ce fut l’abbé Maurice Constantin qui s’en chargera. Gaetano Pepitone fut finalement pendu dans la cour de la prison commune du district de Chicoutimi, sous le regard d’une douzaine d’hommes28.

Pour terminer, l’unique cas de pendaison au Saguenay–Lac-St-Jean est un évènement marquant dans l’histoire juridique de la région. Il est difficile de dire si la peine aurait été la même pour un citoyen québécois qui aurait commis un crime semblable à cette époque. Les origines étrangères du condamné n’ont certainement pas aidé à faire pencher la balance de l’autre côté, d’autant plus considérant les activités illégales auxquelles il s’adonnait. Cependant, selon  l’avocat Louis-Charles  Fournier : « […] Plusieurs éléments empêcheraient, de nos jours, un jury adéquatement informé d’en arriver au verdict qu’ils ont rendu en 192829. »

Par Marie-Louise Pomerleau, 2e prix niveau collégial

 


1 Concours d’histoire Raymond-Labonté, 2019 [en ligne].
2 Ouimet, R. « Petite histoire de la peine de mort au Québec » dans Raymond Ouimet : chroniques histoire et généalogie, 22 février 2014 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
3 Inconnu. « Prohibition », dans Wikipédia, 27 septembre 2018 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
4 Coté, A. « La prohibition au Québec », dans Histoire oubliées, 18 octobre 2015 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
5 Inconnu. « La prohibition », dans Le Nouvelliste, 15 décembre 1958 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
6  Roy, M. « Le pendu de Chicoutimi », dans Le Progrès du Saguenay, Chicoutimi, 1979.
7  José E, I et al. « Les origines des travailleurs de l’Alcan au Saguenay, 1925-1939 ». dans Érudit, volume 37 (2), 2 septembre 1983, p. 299 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
8  Ibid., p. 299.
9 Alonso Coto, M. Immigration et la communauté d’accueil : Le cas du Saguenay-Lac-Saint-Jean, juillet 1998 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018).
10  Ibid., p. 72.
11 José E, I et al. Op. cit., p. 299.
12 Roy, M. Op. cit., p. 17.
13 Roy, M. Op. cit., p. 18.
14 Roy, M. Op. cit., p. 21.
15 Roy, M. Op. cit., p. 22.
16 Roy, M. Op. cit., p.35-40.
17  S. N. « Arrestation autour d’un meurtre commis à Kénogami », dans Le Progrès du Saguenay, 29 août 1927, p. 8 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018). 
18 « Arrestation autour d’un meurtre commis à Kénogami », Op. cit.
19 Roy, M. Op. cit., p. 22.
20 Roy, M. Op. cit., p. 49.
21  Roy, M. Op. cit., p. 60.

22  Roy, M. Op. cit., p. 63.
23 Inconnu. « Cette condamnation », dans Le Progrès du Saguenay, 4 juin 1928 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018). 

24 Inconnu. « Sur la potence, l’ancien bootlegger Gaetano tint à faire une mort des plus édifiantes », dans Le Progrès du Saguenay, 8 mars 1962 [en ligne] (consulté le 10 novembre 2018). 
25 Roy, M. Op. cit., p. 91.
26 Roy, M. Op. cit., p. 96.
27 Roy, M. Op. cit., p. 102.
28 Roy, M. Op. cit., p. 113.
29 Roy, M. Op. cit., p. 8.

Publié le août 27, 2019