Dans la perspective de collaborer et de promouvoir les archives d’ici, quatre sociétés d’histoire du Lac-Saint-Jean s’unissent pour la Semaine d’histoire du Lac : 7 jours de publications où chacune partage des histoires inusitées de son territoire grâce à des documents d’archives. Découvrez celles de la Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, ou celles de la Société d’histoire Domaine-du-Roy, Société d’histoire du Lac-Saint-Jean et Société d’histoire et d’archéologie de Mashteuiatsh dans la semaine du 6 au 12 avril 2025.
En 1929, un journaliste new-yorkais de 40 ans nommé Burt Morton McConnell a décidé de se lancer dans une aventure de survie des plus insolites. La mission qu’il se donne : vivre seul en forêt, sans aucun équipement, dans le but de tester ses limites, et ce pendant deux mois, bien au-delà de Saint-Thomas-Didyme.
Avec un clavigraphe (machine à écrire) et un appareil photo pour documenter l’expérience, McConnell se retrouve au cœur de la nature à l’automne 1929, pour vivre comme à « l’âge de pierre ». Ayant le « désir de [se] rapprocher de la nature, de mener une vie simple et frugale », selon lui, « dix ans de travail sédentaire dans le même bureau commençaient à manifester leur effet accumulé » et la dépression le guettait (La Presse, 21 novembre 1929). Par l’entremise de dépêches récupérées en forêt à quelques reprises durant ces deux mois, il partage ses pensées – ce qui lui manque, sur quoi il se questionne – et ses péripéties dans sa quête de survie en solitaire. Le tout est publié dans le journal La Presse.

L’arrivée de McConnell dans la forêt
Le 25 septembre 1929, M. Piché, le chef du département des gardes-forestiers, a chargé l’inspecteur forestier André McKibbin d’accompagner McConnell en canot jusqu’au lac Portage, à 130 kilomètres au nord de Saint-Thomas-Didyme. L’endroit choisi n’était pas anodin : McKibbin savait que des groupes autochtones fréquentaient ce cours d’eau. Il l’y laissa donc à son insu et insista pour lui remettre une petite hache. Malgré cela, l’entreprise n’en serait pas moins difficile.
Le survivaliste, loin d’être un novice, avait déjà participé à une expédition en Arctique en tant que météorologiste avec l’explorateur Vilhjalmur Stefansson. Cependant, ce nouveau défi était bien différent. Cette fois il serait seul, en sous-vêtements, sans provisions et sans outils.
Ayant d’abord sélectionné les bois du Nouveau-Brunswick pour son expédition, McConnell a plutôt jeté son dévolu sur le nord de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. « Je suis content d’avoir trouvé des forêts où les chasseurs n’ont pas fait déguerpir le gibier », écrit McConnell, expliquant l’annulation de son projet au Nouveau-Brunswick, notamment par manque de vivres en raison de la chasse excessive (Le Progrès du Saguenay, 23 septembre 1929).
L’expérience de la survie et de la solitude
Passant ses journées à se fabriquer des outils de pêche, à construire un abri et à allumer un feu avec un archet, McConnell plonge dans une introspection intense. Ses réflexions sur la simplicité et la nature de l’existence humaine résonnent dans ses écrits. « Comment diantre pourrais-je reprendre mon travail au bureau après cette lampée d’air frais dans les grands espaces silencieux? », confie-t-il dans l’une de ses lettres publiées (La Presse, 21 novembre 1929).
Il relate aussi, dans le même article, la qualité de ses nuits de sommeil en comparaison avec le peu de repos qu’exige la vie moderne : « Lorsque je suis arrivé ici, je dormais douze heures par nuit. Peu à peu, mes heures de sommeil se sont réduites naturellement de douze à neuf. Je me réveille maintenant complètement reposé […] après avoir dormi sur une couche de ramilles de baumier. »
Usant de débrouillardise, il doit panser ses plaies lui-même : « Hier, je me suis déchiré un doigt et j’ai rapproché les deux extrémités de la plaie que j’ai couverte d’un peu de résine [de baumier]. Ce matin, elle est pratiquement guérie. » Il chasse aussi pour se nourrir. Même s’il dit ne jamais être rassasié, il prend deux repas par jour, à l’exception de la première semaine, se nourrissant soit de lièvre, de poisson ou de perdrix.
Les rencontres avec les communautés autochtones étaient au cœur de l’aventure de McConnell. Afin de se protéger du froid en vue de l’hiver, McConnell avait pris des peaux d’animaux qu’il trouva afin de se confectionner des vêtements, même s’il avait conscience qu’elles devaient appartenir à quelqu’un : Barnabé, un chasseur autochtone qu’il rencontra, et qui nous lui en tenu pas rigueur.
Toujours dans le même article publié le 21 novembre 1929, mais écrit quelques jours plus tôt, il annonce l’arrivée de l’hiver : « Un demi-pouce de neige hier soir; il y en aura un pied avant le 20. […] Le messager qui fait 60 milles pour venir chercher ces dépêches ne peut plus se servir de son canot; la Washimeska et le lac à son extrémité inférieure sont complètement gelés; il fera son prochain voyage en traîneau tiré par des chiens. »
La hache laissée par McKibbin aura été bien utile pour McConnell, qui avoue en fin de parcours que sans elle, il n’aurait probablement pas survécu, « parce qu’il m’a été impossible de faire une chasse effective aux orignaux avec mon arc et mes flèches » (La Presse, 2 décembre 1929). Dire qu’il avait d’abord refusé de se munir d’outils !
L’humour et la moquerie médiatique
Bien que McConnell ait été admiré par certains, d’autres se sont montrés plus cyniques, notamment dans les chroniques humoristiques de l’époque. Le journal Le Canard se moque de son exploit avec l’ironie suivante : « Le bluffeur de La Presse, Burt McConnell, l’homme des cavernes, annonce qu’il a maigri de 12 livres. Est-ce qu’il y a une balance dans les forêts du Lac-Saint-Jean? Quel est le nom du photographe qui prend les portraits fantaisistes de Burt McConnell ? » (Le Canard, 1er décembre 1929).
L’auteur de la chronique s’amuse de l’idée même qu’un journaliste puisse se comparer à Adam, le premier homme, et faire de la survie en forêt une activité digne d’une exploration moderne. L’humour de l’époque, souvent teinté de scepticisme, semblait douter de la véracité des exploits de McConnell.
La fin de l’aventure et les enseignements
Après deux mois passés dans la forêt, et ayant perdu 23 livres, McConnell décide de mettre fin à son aventure au début du mois de décembre. Le retour à la civilisation semble plus difficile pour lui que l’aventure elle-même.
Les visiteurs qui viennent le voir, dont le curé Henri Tremblay et le maire Adélard Perreault de Saint-Thomas-Didyme, sont impressionnés par sa capacité à survivre dans ces conditions extrêmes. McConnell, quant à lui, se félicite de ce qu’il considère comme une expérience réussie, prouvant que l’esprit d’aventure n’est pas mort. « Je suis content de mon expérience ; elle prouve que l’homme peut toujours survivre, même dans les conditions les plus extrêmes. »

En entrevue avec La Presse dans l’édition du 2 décembre 1929, trois jours à peine après la fin de son expérience, le journaliste décrit son invité: « il est visible qu’il a maigri beaucoup. La figure est creusée, les pommettes sont saillantes […], le rasoir du barbier a fait récemment un long et pénible travail. » Il est alors en entrevue à la radio CKAC, où il s’exprime en anglais, avec traduction d’extraits en français dans le journal. Maintenant de retour dans la civilisation, il se confie : « la première chose que j’ai faite fut de prendre un bon bain au Château Frontenac ». À ce moment-là, il avait le projet d’écrire un livre sur son aventure – mais nous ne pouvons en retrouver la trace – à partir des trois histoires de 1000 mots qu’il s’était mis au défi de rédiger chaque semaine en forêt. On lui propose aussi de présenter une série d’une centaine de conférences à New York.
Un exploit à la fois glorieux et controversé
L’aventure de Burt McConnell dans la forêt du Lac-Saint-Jean, un mélange de courage, de survie et de réflexion sur la nature humaine, reste un exploit qui fascine encore. L’histoire de cet « homme des cavernes » du 20e siècle, qui a osé se mesurer à la nature sans les commodités modernes, continue de faire parler de lui, que ce soit par l’admiration ou la moquerie.
Cette histoire insolite nous rappelle à quel point l’aventure humaine peut parfois être perçue à travers des lunettes modernes, oscillant entre admiration et scepticisme, mais toujours teintée d’une forme de mystère, comme l’a si bien raconté McConnell dans ses écrits. Est-ce qu’il réitèrerait une aussi périlleuse tentative de survie ? « Jamais ! », a-t-il répondu dans La Presse.
Par Frédérique Fradet, archiviste
Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Références (consultées en mars 2025) :
« Burt McConnell cause à bâtons rompus en attendant l’heure prochaine du retour », La Presse, Montréal, 21 novembre 1929, p. 3 [En ligne] [à partir d’une dépêche de McConnell].
« Couic! Couac! Couac! », Journal Le Canard, 1er décembre 1929, p. 11, dans BAnQ Numérique [En ligne].
« L’aventure peu banale que tente un journaliste », Le Progrès du Saguenay, 23 septembre 1929, p. 8, dans BAnQ Numérique [En ligne].
« McConnell s’explique », La Presse, 2 décembre 1929, pp. 1 et 16 [En ligne].
Municipalité de Saint-Thomas-Didyme. « Saint-Thomas-Didyme 1925-2000, 75e anniversaire de fondation de St-Thomas-Didyme », Saint-Thomas-Didyme, 2000, 263 pages [Boutique de livres usagés].
« Pour retrouver Stefansson », La Presse, New York, 25 janvier 1915, p. 13 [En ligne].
Quelques publications de McConnell :
McConnell, Burt M. (Burt Morton), Borden, Robert Laird, Sir, Swenson, Olaf, Stefansson, Vilhjalmur. Papers, 1913-1952 [En ligne] [Souvenirs liés à l’expédition arctique canadienne de 1913-1918 et à la mission de sauvetage du Karluk, 1914.]
McConnell, Burt M. (Burt Morton). Mexico at the bar of public opinion; a survey of editorial opinion in newspapers of the western hemisphere. New York, N.Y. : Mail and express publishing company, 1939, 320 pages [En ligne].
McConnell, Jane Tompkins; McConnell, Burt M. (Burt Morton); Tompkins, Jane. The White House; a history with pictures. New York : Studio Publications, 1954, 80 pages [En ligne].
Stefansson, Vilhjalmur; McConnell, Burt; Greely, A.W. et al. My quest in the Arctic, 1894-1919 [En ligne] [Recueil d’articles initialement publiés dans divers journaux, reliés en un volume, de Harper’s Monthly Magazine et de The Wide World Magazine.]
Source des images :
Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, P282 Fonds 75e de Saint-Thomas-Didyme [Instrument de recherche].

