Dans la perspective de collaborer et de promouvoir les archives d’ici, quatre sociétés d’histoire du Lac-Saint-Jean s’unissent pour la Semaine d’histoire du Lac : 7 jours de publications où chacune partage des histoires inusitées de son territoire grâce à des documents d’archives. Découvrez celles de la Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine, ou celles de la Société d’histoire Domaine-du-Roy, Société d’histoire du Lac-Saint-Jean et Société d’histoire et d’archéologie de Mashteuiatsh dans la semaine du 6 au 12 avril 2025.
C’était en 1942, au cœur de la Seconde Guerre mondiale, le soir du 15 juin à Normandin. Un avion militaire américain, gigantesque et bruyant, a surgi dans le ciel du haut du Lac pour se poser… dans un champ de ferme. Des dizaines de curieux sont venus voir l’avion stationné dans le champ, comme un ovni au milieu des pâturages.
Auriez-vous fait partie de la foule curieuse ?
Sur la photo d’archives, on distingue la foule massée autour de l’imposant appareil, les clochers de l’ancienne église de Normandin (détruite dans l’incendie de 1974) se dessinant au loin. On voit bien les dimensions du bimoteur : près de 100 pieds d’envergure du bout de chaque aile, pesant autour de 25 000 livres, équipé de pneus de 17 pouces de large sur 4 pieds de hauteur. Du jamais vu à Normandin.
Une arrivée spectaculaire, un contexte tendu
Nous sommes en temps de guerre. On raconte que des gens apeurés à la vision de l’appareil criaient « C’est la guerre ! C’est la guerre ! » et craignaient une attaque.
Le pilote, complètement désorienté, aurait survolé Dolbeau, Mistassini et les environs jusqu’à ce qu’il trouve un grand champ libre défriché à Normandin propice à l’atterrissage et ainsi prendre le temps de se localiser. Il avait été « écarté de sa route, la boussole et la radio faisant défaut, et l’avion n’ayant plus d’essence. » (Le Lac-St-Jean, jeudi 18 juin 1942, p. 12).
La rumeur veut que le pilote, M. Carson, et les 4 aviateurs l’accompagnant auraient même cru un instant qu’ils survolaient la Normandie, à cette époque occupée par les Allemands, plutôt que Normandin, au Lac-Saint-Jean, qu’ils ne connaissent guère. C’est dire à quel point cette escale était inattendue.

Voici ce que l’on rapporte dans le journal Le Lac-St-Jean du 18 juin 1942 :
« Lundi dernier, vers 8 heures du soir, un avion à deux moteurs de marque américaine, modèle U.S. 40 a fait un atterrissage forcé à quelques milles à l’ouest du village de Normandin (Lac St-Jean) sur la ferme de M. Eugène Bouchard, entre le grand rang et le rang quatre.
Partis vers trois heures de l’après-midi de la base aérienne du Labrador, ces aviateurs américains, au nombre de cinq, devaient se diriger aux États-Unis, dans l’état du Maine; mais la boussole de leur avion fit défaut et ils ont par conséquent dévié énormément de leur direction. »
Le pilote, un as de l’atterrissage
Dépourvu de piste d’aviation dans les parages et presque à court de carburant, l’avion a dû atterrir au village, sur un sol qualifié de « mou et rabotteux » (Le Colon). « Des trous profonds dans la terre » ont été causés par cette manœuvre, étant donné le poids de l’appareil.
On raconte que cela est arrivé le soir même du mariage de Paul-Armand Bouchard, sur le terrain de ce Normandinois, vers l’heure du souper, à 8 heures du soir. Dans Le Colon, on parle plutôt d’un « Eugène Bouchard », mais cela pourrait être une erreur, car le nom de Paul-Armand, ou Paul, revient plus souvent dans les archives.
Heureusement, aucun des 5 membres d’équipage, incluant le pilote, n’a été blessé. L’avion, un transporteur militaire avec un intérieur en cuivre, pouvait accueillir jusqu’à 30 personnes.
Cela relevait de la prouesse de faire atterrir un tel engin sans importants dégâts dans un champ du Lac-Saint-Jean et cela l’était d’autant plus de le faire redécoller dans de telles conditions…
L’avion, quel modèle au juste ?
Dans Le Colon du 18 juin 1942, on parle d’un modèle U.S. 40. D’autres sources évoquent un DC-10. Mais ce serait plutôt un Douglas C-47 Skytrain, surnommé « Dakota », une version militaire du célèbre DC-3, largement utilisé pendant la guerre pour le transport de troupes et de matériel.

Comment est-il reparti ?
Il n’y aucune confirmation en lien avec le départ de l’avion. Dans l’article du Colon du 18 juin 1942, on affirme que des ingénieurs étaient en route depuis les États-Unis, pour atterrir à la base aérienne de Bagotville. Ils feraient le reste du trajet en voiture. Sont-ils réellement venus à leur secours ?
Il semblerait qu’un décollage sans une piste en ciment ou en bois de 1000 pieds s’avérait presque impossible. Certains racontent qu’une piste de bois aurait été brièvement construite pour permettre à l’avion de repartir, mais des sources affirment que cela est faux. Qu’en est-il alors ? Les journaux ne parlent aucunement de ce départ…
Témoignage d’époque
Jean-Eudes Bergeron, qui avait une dizaine d’années à l’époque, se souvient de cette scène marquante.
« L’avion avait atterri le long de la route qui relie le village au rang IV qui menait à Normandin. […] j’étais vraiment impressionné. Un gros avion de guerre comme celui-là, avec d’aussi gros moteurs, nous n’avions jamais vu cela. Du haut de mes dix ans, j’étais épaté de voir cet immense appareil. […] Le pilote s’est approché de mon grand-père et il s’est mis à parler avec lui en anglais. Moi, l’anglais, ça ne me disait absolument rien. »
Une page d’histoire locale
Aujourd’hui encore, cette histoire fascine. Elle nourrit la mémoire collective de Normandin, celle d’un village qui a vu un géant d’acier se poser sur sa terre, en pleine guerre mondiale. Et vous, auriez-vous fait partie de la foule curieuse ?
Par Frédérique Fradet, archiviste
Société d’histoire et de généalogie Maria-Chapdelaine

Avez-vous des images d’événements survenus dans la MRC de Maria-Chapdelaine ? La Société d’histoire vise à enrichir continuellement ses fonds d’archives pour préserver l’héritage de notre territoire. Le service de préservation de vos archives originales est offert sans frais et favorise le partage et la compréhension de notre histoire ! Prenez rendez-vous !
Références (consultées en avril 2025) :
Aurélien Boivin. Le Lac-Saint-Jean, des richesses à partager, Les Éditions GID, 100 ans noir et blanc, 2019, p. 188.
« Avion américain à Normandin », Le Lac-St-Jean, jeudi 18 juin 1942, p. 12, dans BAnQ Numérique [En ligne].
« Un avion américain prés de Normandin [sic] », Le Colon, 18 juin 1942, p. 6, dans BAnQ Numérique [En ligne].
« Un immense avion de l’armée américaine à Normandin en 1942 », Société d’histoire Domaine-du-Roy, Facebook, 12 mars 2024 [En ligne].
Katerine Belley-Murray. « Jean-Eudes Bergeron : engagement, harmonie et gratitude, autobiographie 1934 », publié en 2016, sur BAnQ Numérique, pp. 16-17 [En ligne].
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